J’utilise en première matière des fragments de ma mémoire, de mon identité, de l’identité de l’autre donc aussi j’espère... Existence, racines, famille, mémoire, filiation, lieux de vie : voilà ce qui me préoccupe, avec en question de fond : comment faire surgir la vérité sans le réalisme ? Mais bon, c’est difficile d’expliquer ça parce que j’ai souvent tellement peu la sensation de "m'habiter" ! C’est ce que je veux pointer du doigt quand je reprends les citations d’Héraclite et Montaigne : "tout" absolument tout, change constamment, d’où une certaine difficulté à positionner son esprit et son travail, son esprit dans son travail, son travail dans son esprit ! Mais je ne sais pas vraiment qui je suis et si je ressens mon travail, je ne suis pas sûr de toujours le comprendre et dans l’atelier, c’est encore et toujours autour de cette vérité que j’essaie de me rapprocher... […]

[Les mots] sont avant tout des traces peintes, au même titre que les traits ou la couleur. […] J’aime l’ambiguïté volontaire qui s’instaure entre les mots et l’image, j’aime aussi le caractère allusif, évocateur ou métaphorique de certaines expressions ou de certaines associations de mots. De même qu’il m’est impossible de me satisfaire d’une représentation précise, figée, d’un être ou d’une chose, je m’efforce de brouiller le caractère descriptif des mots pour les tirer vers autre chose, qui n’appartient ni au langage ni à la peinture. J’ai également le sentiment que les mots dans ma peinture permettent d’éviter un certain pathos qui guette toujours et même d’aller vers une certaine ironie. Disons que l’idée de faire des peintures poétiques ou des poésies peintes est aussi une idée qui me plaît. […]

Il me semble qu’un des aspects qui me préoccupe dans l’atelier, c’est de passer d’un état d’opacité, d’absence de repère ou de compréhension de ce qui m’entoure à une meilleure sensation de mon paysage mental, si possible dans l’oubli de ma propre présence et pesanteur... Et en tout cas dans la recherche incessante et méthodique d’une absence de méthode. Ni plus. Ni moins.

Philippe Croq, avril 2006, dans l’atelier de Marseille

[ le diaporama ]