tentative d'engendrer un espacement(s)
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l'horizon du grand style
le retour au sol rugueux
la cartographie du devenir
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la réalité saisie à vif
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la discipline
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FRAGMENTS DE
L'IMPROBABLE

De la rencontre du chaos

Mais à nous il n'est donné aucun territoire où se reposer

(Friedrich Hölderlin, Le chant du destin d'Hypérion)

Martin Scorsese's The Big Shave

[…] la philosophie partage avec l'art une autre exigence que celle de la représentation. Elle ne cherche nullement à protéger du chaos par l'image réglée d'un monde objectif, mais n'envisage de vaincre le chaos qu'après avoir plongé en lui et préalablement défait tout rapport représentationnel au réel. Cette possibilité de la pensée, révélée dans l'abolition de l'image, définit en propre, pour Deleuze, la schizophrénie. Formation d'une désorganisation progressive et créatrice, la schizophrénie est pour le philosophe méthode. Essentiellement parce qu'elle fait le départ entre le spatial et le vital ; entre les deux pôles d'un mouvement pendulaire d'oscillation qui agite en profondeur la vie psychique, et que L'anti-Œdipe identifie, en 1972, comme deux régimes de synthèse.

D'une part, le mélange passif des parties emboîtées, mélange partiel, qui organise le multiple en masses grégaires, aménage des territorialités asilaires, et fonde l'assujettissement social. Le molaire. D'autre part le mélange actif, total et liquide, qui déterritorialise et lie les multiplicités de façon a-organique, par compénétration, en les plongeant dans un réseau d'interconnexions ouvert et fluide, et opère, ce faisant, la dissolution révolutionnaire de la contrainte. Le moléculaire.

Il y a là deux types d'unité, qui sont aussi et surtout deux multiplicités : une multiplicité discrète, d'emboîtements successifs (l'unité partielle) et une multiplicité non numérique, continue, fluide, de compénétration (l'unité totale), c'est-à-dire simple. Une complexité grégaire qui procède par assemblage, et une complexité simple qui procède par intégration continue. Or ce partage entre les deux multiplicités, L'Anti-Œdipe le présente à nouveau comme celui du paranoïaque (la multiplicité grégaire) et du schizophrénique (la multiplicité fluide), auquel il faut dès lors accorder le privilège de défaire les territorialités aménagées et de se confondre lui-même avec l'élan de vie, de création de nouveauté, de la nature comme processus de production – c'est-à-dire, en termes spinozistes ou fichtéens (qui s'équivalent pour Deleuze), comme identité du produire et du produit.

Cette déterritorialisation schizophrénique, cette puissance d'affirmer le chaos, elle est aussi pour Deleuze ce qui reconduit aux « sources dionysiaques ésotériques ignorées ou refoulées par le platonisme » auxquelles Nietzsche a su alimenter sa pensée. Il y a toujours chez le théoricien de la multiplicité instable, excentrée, une affection plus ou moins avouée pour le dionysiaque pour autant qu'en lui triomphe, comme le dit Artaud, « une sorte de vie libérée, qui balaye l'individualité humaine  et où l'homme n'est plus qu'un reflet » – la vie en ce qu'elle a d'irreprésentable, la vie comme origine non représentable de la représentation.

On aurait tort, cependant, de croire que pour penser d'une telle pensée sans image, d'une pensée à ce point vive, il ne faille plus viser d'action. Au contraire : de même que la santé moyenne de l'esprit affirmée dans l'ordre de la pensée volontaire s'oppose à la « grande santé » atteinte par le penseur génital livré aux forces informulées du penser absolu, de même, à l'action ordinaire et habituelle soumise à l'exigence pragmatique du présent, à l'action répétitive de l'habitus, ou de la mémoire, s'oppose, pour Deleuze, l'action « unique et formidable », « trop grande pour moi », à laquelle la pensée doit devenir égale si elle doit vraiment penser, être créatrice et accoucher d'un nouveau monde. Cette grande action est aussi un événement, un événement unique et formidable, dont Deleuze livre l'image symbolique : se précipiter dans le volcan (l'Empédocle d'Höderlin), tuer le père (l'Œdipe de Sophocle). […]

On sera surtout attentif au fait que l'image de cette action formidable est de se donner la mort. Non pas la mort comme retour qualitatif et quantitatif du vivant à la matière indifférente et inanimée, mais comme « expérience subjective et différenciée présente dans le vivant » (Deleuze, Différence et répétition). La mort métamorphosante que se donne Empédocle en se jetant dans l'Etna et dont Höderlin dit qu'elle est une chute telle qu'en elle « la pesanteur tombe, tombe, et la vie, /Ether limpide, s'épanouit par-dessus ». La cécité que s'inflige Œdipe et par laquelle il devient capable de l'action trop grande pour lui et qu'il a pourtant commise. Cette mort paraît bien volontaire. […] Volonté paradoxale qui m'introduit dans la mort non seulement comme ce qui me dessaisit de mon pouvoir mais aussi comme ce qui est sans relation avec moi, sans pouvoir sur moi, parce qu'elle opère la dissolution du moi. Une mort qui n'est donc pas « ma » mort, mais « la mort quelconque » (Deleuze, Différence et répétition), « l'état des différences libres quand elles ne sont plus soumises à la forme que leur donnaient un Je, un moi », une mort interminable et incessante, dont on fait l'expérience comme d'une « énergie neutre ».

Jean-Christophe Goddard, Violence et subjectivité

Du percept sublime

Le propre du sublime est de commander non pas la simple représentation, mais l' « acte » qui le découvre. Burke, fort sensible à la dynamique du sublime, montre comment elle repose sur une relation complexe à la douleur, lorsque celle-ci perd son caractère paralysant et que j'arrive à me réorienter vers le plaisir. Autant le beau s'offre à l'acquisition et me dispense le bonheur de l'extérieur, autant le sublime m'ôte à toute possession et m'entame profondément : je n'en suis pas le connaisseur, mais le captif blessé, désarmé et ravi. Un enjeu obscur m'éblouit, cependant que surgit la crainte de ne pas être à la hauteur de la tâche qui s'impose. L'Absolu s'instille dans l'aspect fugitif d'un reflet, dans la vague qui culmine, s'étale et se retire, dans la chorégraphie silencieuse des libellules ; mais que sais-je de ce qui se réfléchit, ressurgit avec tant d'assiduité, s'accouple dans la lumière ? Le sentiment de l'insaisissable, du miracle, m'oblige à un travail intérieur. L'urgence est de reconnaître les véhicules privilégiés du sublime, d'en mieux comprendre les effets et, surtout, de caractériser l'enjeu qui m'est alors révélé. Quel est ce réel qui me met en cause, ébranle mes certitudes et m'éblouit ?

[…] Addison pense comme essentiel ce qui déborde la vision humaine, l'illimite et la dessaisit. Alors que l'horizon constituait dans le jardin une limite assignable et précise, il recule dans le paysage, jusqu'à paradoxalement s'associer à l'illimité et l'infini. Le bout imaginaire de nos perceptions se déréalise et se multiplie. Et l'identité risque de voler en éclats, prise dans les récifs de ses multiples appartenances.

[…] Le jardin engendre davantage le bonheur d'une beauté à laquelle il est permis de s'unir que la paralysie temporaire et la stimulation presque douloureuse du sublime. Il me présente un miroir heureux de l'homme capable de vivre en harmonie avec le monde. Les paysages, au contraire, font voler mes miroirs en éclats : il ne reste plus qu'à traverser des châssis vides pour entrer dans le grand monde, dont mon jardin ne m'apparaît soudain plus comme la miniature réussie. Points de leurres durables, mais la nostalgie d'une patrie qui n'est pas donnée et qu'il faut sans cesse rapprivoiser par les moyens les plus divers. Autant le jardin se donne comme singulier, unique et secret ; autant les paysages développent leur pluralité et restent encore et toujours à choisir. L'être stable nous y fuit, alors que nous croyions le retrouver dans le jardin.

Baldine Saint Girons, L'acte esthétique

SOURCE :
http://imageshack.us/photo/my-images/828/monumentvalleyx.jpg/ (photo)

De l'éternité dans l'instant

Ridley Scott's Blade Runner

Si jamais j'ai tendu au-dessus de moi des ciels silencieux et si de mes propres ailes je me suis envolé dans mes propres cieux, si j'ai nagé en me jouant dans des lointains lumineux et si l'oiseau-sagesse de ma liberté est venu […] ô comment ne brûlerais-je pas du désir de l'éternité ?

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, "Les sept sceaux"

De la plongée dans l'Aiôn

Alors

je prie le ciel

Que nul ne me regarde

Si ce n'est au travers d'un verre d'illusion

Retenant seulement

sur l'écran glacé d'un horizon qui boude

ce fin profil de fil de fer amer

si délicatement délavé

par l'eau qui coule

les larmes de rosée

les gouttes de soleil

les embruns de la mer.

Pierre Reverdy in Sable mouvant

SOURCE :
http://www.pbase.com/coley1 (photo)

De la prérogative du fort

Sam Peckinpah's Pat Garrett & Billy the Kid (music by Bob Dylan)

[…] Il y a bon nombre d'hommes qui peuvent s'abandonner à leurs pulsions avec grâce et insouciance ; mais ils ne le font pas, par crainte de cette imaginaire « essence mauvaise » de la nature ! De là vient le fait que l'on trouve si peu de noblesse parmi les hommes : car l'on reconnaîtra toujours la noblesse à ce qu'elle n'a pas peur d'elle-même, à l'incapacité de faire quelque chose de honteux, au besoin de s'élever dans les airs sans hésitation, de voler où nous sommes poussés,
— nous, oiseaux qui sommes nés libres ! Où que nous allions, tout devient libre et ensoleillé autour de nous.

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre IV, § 294

De Soi

Go for it, man !

Barack Hussein Obama

Ce qui est désagréable et gêne ma modestie, c'est qu'au fond tous les noms de l'histoire, c'est moi.

Friedrich Nietzsche, Lettre à Jacob Burckhardt datée du 6 janvier 1889

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RÉDACTION
vincent estrabaut
esvi@orange.fr
 
 
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