Étienne Boulanger, Plug in Berlin, 2001-2003
Il y a un pragmatisme fondamental de la théorie de l'espace de Deleuze et Guattari, au moins en ce sens que l'espace y est toujours conçu comme le produit d'une activité, et non comme ce qui constitue son cadre a priori. Les deux genres d'espace que s'emploie à distinguer le « Traité de Nomadologie » (Mille Plateaux, chapitre 12) sont donc engendrés par (et corrélatifs de) deux régimes d'activité. Le premier genre est celui de l'espace « strié », qui est le corrélat des activités de coordination. À celui-ci on oppose l'espace « lisse » que déploient les activités de dissémination.
L'État est la forme que prend la multiplicité humaine en tant qu'on l'envisage du point de vue de la coordination des actions, et l'État est lui-même le produit de l'activité coordinatrice lorsque celle-ci s'applique à l'action en général. Le principe de l'activité coordinatrice, c'est l'élaboration d'un mode de description d'un objet donné comme une multiplicité hétérogène, tel que cette multiplicité et cette hétérogénéité soient saisissables sous la forme de rapports constants entre des variables de nature homogène. La connexion entre les modes opératoires de l'architecture et la forme-État est de ce point de vue très claire. L'architecture est au sens propre ce que devient le processus de construction lorsqu'il est envisagé comme un problème de coordination : coordination de la matière pour l'intégrer à l'unicité d'une forme-structure, coordination de la forme-structure du bâti au vocabulaire spatial et plastique d'une géométrie commune ou encore coordination des corps de métier autour de l'ouvrage commun.
L'espace strié, c'est donc l'espace de l'action coordonnée dont la forme générale est définie par l'État. Ses caractères propres sont l'homogénéité et la mesure. L'espace urbain est par excellence un espace strié, dont l'organisation par strates superposées est inscriptible à chaque fois dans une trame, dans un système de coordonnées dont la série de rapports constants est la condition de l'urbanité de la ville. Ces rapports constants sont les dimensionnements de la trame, les régulations de tous ordres permettant d'harmoniser les flux de toutes natures : matières, personnes, information, fluides, énergie, etc. Partout où les rapports cessent d'être constants, où les normes de l'urbanisme ne se sont pas imposées, le mode d'être spécifique de la ville devient problématique. C'est typiquement le cas des délaissés, des angles morts, de tous les espaces où la topologie de lieux fait échec à la trame, rend inapplicables les régulations. À l'échelle de l'urbanisme plus encore qu'à l'échelle de la construction, l'architecture est donc intrinsèquement liée à la forme-État et son emprise coordonnante sur l'activité humaine.
Pour traversée qu'elle soit par des tendances contradictoires et des tensions qui la mettent en mouvement, la forme-État est donc la structure générale d'où émane l'essentiel des catégories par lesquelles nous appréhendons l'action collective. C'est un des enjeux majeurs de Mille Plateaux que d'élaborer des catégories permettant de penser d'autres formes de l'activité, non moins rationnelles, non moins collectives, non moins efficaces que celles que l'on subsume sous la méta-catégorie de la coordination. On le sait, Deleuze et Guattari trouvent ces catégories dans le développement systématique de la figure à la fois historique, conceptuelle et métaphorique du nomade et ses corrélats : l'espace lisse et la machine de guerre. Le nomade désigne une figure de l'humanité agissante qui ne se laisse pas réduire aux formes de la coordination. L'activité nomade est problématisante, c'est-à-dire qu'elle se déploie dans des formes dont la valeur n'est que locale, et selon des modalités qui obéissent aux exigences de cette localité plutôt que de lui imposer un surcodage qui en ferait une instance particulière d'un problème global. La forme générale de l'action problématisante est le déploiement d'un espace local de solutions, ne tenant compte que des spécificités de son objet, et donc inassignable dans le système de coordonnées de l'espace strié. En tant qu'elle a toujours en vis-à-vis une forme-État, l'action problématisante est toujours une agression pour les striures de l'action de coordination, ne serait-ce que parce qu'elle leur échappe. De ce point de vue, l'action nomade s'effectue par agencements qu'on peut correctement désigner comme des machines de guerre.
Deleuze et Guattari prennent soin de distinguer la guerre et la bataille, la première étant un mode d'appréhension global de l'action lorsque la seconde est un type d'action spécifique. Si l'action nomade a pour milieu la guerre pure, celle-ci est parfaitement indépendante de la bataille. Ce qu'atteste le choix du contenu paradigmatique de la machine de guerre : la métallurgie itinérante. « Nous avons vu que la machine de guerre était l'invention nomade, parce qu'elle était dans son essence l'élément constituant de l'espace lisse, de l'occupation de cet espace, du déplacement dans cet espace, et de la composition correspondante des hommes : c'est là son seul et véritable objet positif (nomos). » Une machine de guerre, ce n'est donc pas à proprement parler ou en premier lieu une machine pour la bataille. Les conditions de la machine de guerre sont effectuées dès lors qu'un agencement quelconque déploie un espace lisse dans lequel il dissémine les effets d'une action selon des lignes qui sont toujours dépendantes de la nature du terrain. Il faudrait ici un exemple, et pourtant tous ceux que propose le Traité de Nomadologie sont discutables ou ont quelque chose de forcé. Ce n'est pas un hasard, ni un défaut de l'appareil conceptuel. C'est surtout que toujours et partout l'activité humaine est prise dans un processus de coordination qui lui donne ses caractères les plus facilement exprimables (c'est-à-dire assignables par concept). Reprenons une ligne d'exemples classiques de Mille Plateaux. Dès qu'on considère un artisan dans la globalité de son activité, qui est à la fois production, prospection et commerce, on a une activité de dissémination c'est-à-dire une activité qui doit recomposer l'agencement par lequel elle existe en fonction des singularités sur lesquelles elle opère. Mais l'évolution historique de l'artisanat tend inévitablement à une réorganisation par spécialisation des trois composantes de l'activité, par laquelle le processus de production opère dans des conditions et sur une matière toujours mieux contrôlées. Par ce contrôle les singularités tendent à disparaître du processus de production, lequel est dans le même mouvement assigné à des coordonnées précises dans le plan général de l'organisation sociale.
Ici encore, on mesure l'impossibilité d'une architecture nomade ou de dissémination. En effet si l'on peut bien imaginer un art de la construction d'un abri à partir de matériaux locaux, reste qu'un tel ensemble de savoir-faire est généralement considéré comme infra-architectural, et ne s'introduit dans le domaine de l'architecture que dans la mesure où il s'intègre à un système de coordination par lequel l'abri devient une forme sociale. À cet égard, le rôle assigné par Le Corbusier à la construction de l'abri primitif dans "Vers une architecture" montre clairement comme l'architecture (au moins dans sa conception classique, mais justement tout tend à montrer que l'architecture se conçoit nécessairement sur le mode classique) commence par la considération des règles universelles de la pesanteur et de la composition des forces. De sorte qu'on pourrait avancer cette thèse qu'il n'y a pas d'architecture nomade, il y a seulement un devenir-nomade de l'architecture, et ce devenir nomade se manifeste par la capacité d'un agencement de type architectural à déployer un espace lisse. Corrélativement, le projet d'une architecture nomade, c'est-à-dire d'un réagencement de la fonction-architecture pour la faire entrer dans un devenir-nomade ne peut se constituer en programme sans se perdre. […]
SOURCE : http://www.3rs.fr/index.php?id=100
Disparaître ? Échapper à quoi ? Le pouvoir, l'État, la société de contrôle, la norme, le format... Devenir vaporeux, ne plus rester en place, être en mouvement sans attache. Les stratégies s'organisent et se défont. Disparaître. Entrevoir une issue, pour exister, s'insurger (chacun sa cause). Il n'est pas nécessaire d'avoir quelque chose à se reprocher pour disparaître.
En 1991, l'anonyme Hakim Bey écrit TAZ, Zone Autonome Temporaire[1], un essai engagé proposant des stratégies de défense face à la rationalisation exacerbée des États : « La TAZ est comme une insurrection sans engagement direct contre l'État, une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d'imagination) puis se dissout, avant que l'État ne l'écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l'espace. »[2] Les zones d'autonomie temporaire sont nées de l'observation des utopies pirates du XVIIIème siècle, elles trouvent également un écho dans le cyberespace, la culture techno, les raves... Faire vivre une TAZ revient à investir un espace (réel ou virtuel) indépendant, libéré de la triade pouvoir/surveillance/contrôle, un espace de liberté pure en somme, surtout pas raisonnable. Puis disparaître. « Initier une TAZ peut impliquer des stratégies de violence et de défense, mais sa plus grande force réside dans son invisibilité - l'État ne peut la reconnaître parce que l'Histoire n'en a pas de définition. Dès que la TAZ est nommée (représentée, médiatisée), elle doit disparaître, elle va disparaître, laissant derrière elle une coquille vide, pour ressurgir à nouveau invisible puisque indéfinissable dans les termes du Spectacle. »[3]
Gilles Deleuze, à la suite de Michel Foucault, a justement analysé le passage de la société disciplinaire à la société de contrôle dans laquelle nous vivons. Dans son texte Post-scriptum sur les sociétés de contrôle[4], il observe qu'un signe de cette mutation est le constant mouvement du pouvoir. On est passé des moules de la discipline (examen scolaire, enfermement, usine...) aux modulations du contrôle (contrôle continu, peine à domicile, entreprise...). « Dans une société de contrôle, l'entreprise a remplacé l'usine, et l'entreprise est une âme, un gaz. »[5] Flexibilité de la contestation contre flexibilité du pouvoir. La TAZ elle aussi est un gaz.
Comme pour répondre à cette nécessité de mouvement, l'artiste Étienne Boulanger navigue en territoires flottants. Étonnamment, son travail, bien qu'architectural, expérimente plus qu'il ne produit. L'artiste le définie comme « une expérience nomade en milieu urbain » : en 2001-2002, il réalise plug in BERLIN, l'action est complexe et laborieuse. Durant six mois, Étienne Boulanger arpente les rues de Berlin à l'affût de ce qu'il nomme des « micro espaces », interstices oubliés de l'urbanisation, recoins abandonnés, aménagements provisoires... Des micro espaces où son corps allongé tient tout juste, également des espaces résiduels (maisons vides, squats, dépotoirs...). Il en répertorie méthodiquement 965, il les photographie et prend les mesures de 100 d'entre eux. Il réalise environ 400 fragments de plan. Plus tard, ce premier travail donnera naissance à une carte interactive de Berlin, redessinée entièrement en intégrant ces lieux invisibles. Mais la finalité est ailleurs. Une des « force motrice de la TAZ provient d'un développement historique de ce que j'appelle la fermeture de la carte. », écrit Hakim Bey. « La dernière parcelle de Terre n'appartenant à aucun État-nation fut absorbée en 1899. Notre siècle [le XXème] est le premier sans terra incognita, sans une frontière. La nationalité est le principe suprême qui gouverne le monde […] C'est l'apothéose du « gangstérisme territorial ». Pas un seul centimètre carré sur Terre qui ne soit taxé et policé... en théorie. »[6] Ouvrir la carte n'est que la première phase du travail d'Étienne Boulanger. Il faut ensuite l'investir temporairement.
Les plans qu'il a réalisé durant ses six mois de recherche et d'errance, lui servent en effet à penser des habitations tout aussi précaires que provisoires. L'observation lui permet de dessiner des « micro constructions » conçues avec des matériaux de natures diverses récupérés dans la ville. Fort d'une base de données précise, il planifie ses structures et prédécoupe les plaques de bois aux dimensions exactes afin de monter son abri le plus rapidement possible. Les constructions d'Étienne Boulanger se fondent dans le décor, elles disparaissent, se camouflent, s'adaptent aux contraintes architecturales des différents sites. C'est la taille de son corps autant que l'architecture qui détermine les dimensions de ses abris. Les espaces, ainsi réaménagés, deviennent des habitations. L'artiste investie l'abandon, il propose une écologie architecturale, une sorte « d'architecture de survie ». Il vivra pendant deux ans dans ces fragiles constructions. Les expositions de ses expériences, Étienne Boulanger les pensent également en termes d'espaces autonomes. Souvent réalisées en marge d'événements culturels (congrès professionnel d'art, congrès d'architecture...), elles s'incrustent dans différents lieux laissés vacants (passage, devanture de magasin désaffecté...) reconstruits totalement à l'aide de cloisons de bois. Le dispositif d'installation, temporary archive, réalisé en toute indépendance, tant financière que logistique ou promotionnelle, est un système mobile destiné à exister le temps de ces événements. Ouvert sur l'espace public, ce dispositif place le spectateur au coeur même de l'expérience de l'artiste et l'invite à interroger le travail, à fouiller la base de données, à consulter les vidéos, croquis et autres photographies. Pour Étienne Boulanger, l'exposition de ses différentes interventions s'inscrit dans une réflexion globale, partie prenante du projet dans son ensemble. Il s'agit encore une fois de produire un espace autonome le temps d'une « micro exposition ».
Au-delà du cadre de l'art, l'expérience place sa réflexion à un niveau social et politique. Car devenir nomade, organiser sa disparition, son incessante errance, relève implacablement d'une forme d'engagement politique. Le sociologue Michel Maffesoli écrit : « Avec la modernité […] l'uniformisation et la surveillance atteignent leur point culminant. Ce qui est mouvant échappe, par essence, à la caméra sophistiquée du « panopticon ». Dès lors l'idéal du pouvoir est l'immobilité absolue, dont la mort est, bien sûr, l'exemple achevé. On peut dire que le propre du politique, dans son souci de gestion et de productivité, est de se méfier de ce qui est errant, de ce qui échappe au regard. D'où, ainsi qu'a pu le faire remarquer Walter Benjamin pour Paris, l'obligation de la numérotation des immeubles par l'administration de Napoléon. »[7] Mais, on l'a vu, la carte censément fermée abrite quelques micro zones d'ombre, zones oubliées de l'urbanisation, autant de zones de liberté potentielle.
[1] Hakim Bey, TAZ, Zone Autonome Temporaire, 1991, première édition française, Éditions de l'Éclat, 1997, Paris. Selon les vœux de l'auteur, ce livre est disponible dans son intégralité et gratuitement sur le site de l'Éclat.
[2] Ibid., p. 4
[3] Ibid., p. 4
[4] Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », première parution dans L'autre journal, n°1, mai 1990. Réédition dans Pourparlers, Les Éditions de Minuits, 1990, 2003.
[5] Ibid., p. 242
[6] Hakim Bey, Ibid., p. 5
[7] Michel Maffesoli, Du nomadisme, Vagabondages initiatiques, Livre de Poche, Paris, 1997, p. 23
SOURCE : Guillaume Mansart, Interventions en territoires flottants, in HORS D'ŒUVRE issue N°15