le travail 'anarchitectural' de Gordon Matta-Clark
La beauté des espaces engendrés par les perforations de Gordon Matta-Clark ne doit pas faire oublier la dimension critique de son entreprise, erreur commise par tous les étudiants en architecture pour qui il est aujourd'hui une sorte de culte. Matta-Clark considérait l'architecture comme une entreprise prétentieuse, qu'il a sans cesse détournée. Car l'architecte, s'il se prétend sculpteur, se masque son propre rôle dans la société capitaliste, qui est de construire des clapiers sous les ordres d'un entrepreneur. Il y a un souverain mépris dans l'attitude de Matta-Clark à l'égard de l'architecte : ce que je fais, tu ne pourras jamais y atteindre car cela suppose d'accepter l'entropie, l'éphémère, alors que toi, architecte, tu crois construire quelque chose pour l'éternité. L'architecture n'a donc qu'un seul destin : celui de passer un jour ou l'autre à la trappe.
[…] « Ce serait intéressant de transformer un endroit où des gens vivraient encore... de prendre, peut-être, un espace de vie très conventionnel et de le transformer jusqu'à le rendre inutilisable. » (Matta-Clark)
[…] La notion d'Anarchitecture a été décrite par Mary Jane Jacob comme « une approche anarchique de l'architecture, marquée physiquement comme un effondrement des conventions à travers une méthode de "déconstruction" ou de "déstructuration" au lieu de créer une structure architecturale et philosophiquement comme une approche révolutionnaire qui cherchait à révéler, grâce à l'art, les problèmes sociaux. »
Les découpages d'immeubles abandonnés commencent en 1972-73 avec les Bronx-Floors. Matta-Clark se focalise sur l'architecture ordinaire. Sa première œuvre anarchitecturale consacre, à partir d'un jeu de mots, la relation entre l'architecture et le déchet. Threshole (1973) désigne un certain nombre de découpes sur des seuils d'appartement et à tous les étages. Ce geste est fort risqué. Threshold signifie seuil et hole trou, threshole est donc un seuil en trou, une entaille à ordures, comme les égouts que Matta-Clark filme en 1977 dans Sous-sol de Paris, ou bien dans les travaux concernant le trou des Halles et la destruction du quartier pour le futur Beaubourg.
Il ne souhaite pas seulement découper des espaces intérieurs invisibles à l'œil et de la rue. Il va aussi s'attaquer au bâtiment dans son ensemble, obtenant au passage tout permis de démolir. […]
À New York, au début des années 70, la négligence de Nixon en matière de logements publics et les problèmes urbains, ont conduit à la création de lieux d'expositions socialement engagés. Matta-Clark laisse fonctionner les œuvres dans l'environnement urbain réel. On ne peut donc pas, pour lui, s'affranchir des contraintes politiques inhérentes à l'espace d'exposition, de la galerie. Il ne faut pas nier les contradictions politiques et culturelles. En présentant des "trous", catégorie d'œuvres anti-artistiques, il soumet des découpes, le spectacle d'une démolition. Il permet ainsi à l'œuvre de fonctionner comme une sorte d' « Agit-Prop » dans le tissu urbain, démarche à rapprocher des actions menées par les situationnistes parisiens en 1968. Il considère les actes dans la ville comme des intrusions publiques ou des "coupes" dans l'uniformité du tissu de la ville. L'idée est de mettre un terme au conditionnement des masses urbaines qui, libérées, peuvent exprimer certaines réalités refoulées. Matta-Clark voit ses découpes comme « des sondes qui révélaient des domaines... cachés (dévoilant des informations dissimulées par la société) et pénétraient en profondeur... pour créer des répercussions sur tout ce qu'elles pouvaient influencer... » Il tente donc d'établir un dialogue entre art et architecture sur le terrain précieux de la seconde. Car, selon Dan Graham, « elle ne traite pas nécessairement de la galerie comme lieu d'une architecture répressive, identifiée aux institutions, mais se rattache à l'environnement urbain sur la base d'une expérience politique, urbanistique et historique, intégrant son propre réseau de relations réciproques et fonctionnant comme mémoire de l'archétype architectural. » En effet, pour Manfredo Tafuri, l'architecture moderne détruit la ville en tant que contexte : « La primauté semble y être donnée à l'invention formelle, mais la répétition obsédante de ces inventions transforme l'organisme urbain tout entier en une gigantesque "machine inutile". » En fait, « se libérer de la valeur, c'est se mettre en condition d'agir dans ce réel, ce champ de forces indéterminé, mouvant et ambigu. […] La destruction des valeurs inaugure les nouvelles manières d'être d'une rationalité capable de se confronter avec le négatif, et d'en faire le ressort des potentialités illimitées ». L'art « peut alors s'engloutir silencieusement dans les structures de la ville, tout en idéalisant ses contradictions, ou bien, il peut introduire violemment, à l'intérieur des structures de la communication artistique, un irrationnel tout aussi idéalisé, l'irrationnel que la ville elle-même produit ».
Tout dans l'architecture s'est fait selon Tafuri au détriment de la cohésion structurale de la ville puisque des quartiers urbains sont constamment rasés, puis reconstruits, dans le but d'alimenter une économie en pleine expansion. « Nous vivons tous dans une ville..., dit Matta-Clark, dont le tissu est architectural... où la propriété est omniprésente. […] En déconstruisant un édifice... j'ouvre un espace clos, préconditionné non seulement par nécessité physique mais aussi par l'industrie qui inonde les villes et les banlieues de boîtes habitacles dans le but inavoué de s'assurer le concours d'un consommateur passif et isolé. » Paradoxalement, ces déconstructions peuvent constituer une forme d'architecture. Ainsi il note à propos de Splitting : « Les découpes, rappelle Graham, articulent davantage l'espace, mais l'identité de l'édifice en tant que site est rigoureusement préservée. […] Le fait de dépouiller, évider ou déconstruire un édifice constitue une dénonciation de la pratique architecturale professionnelle. Détruire et non construire (ou reconstruire) un édifice revient à inverser la doctrine fonctionnaliste. […] Matta-Clark recherche donc les vides déjà existants et qui n'ont pas été exploités. Ils n'ont pas de réalité dans l'architecture moderne qu'en terme de négation. »
Les découpes montrent la manière dont les habitants occupent l'espace compartimenté. Les locataires se plient donc à l'espace imposé par l'architecte et par le promoteur, donc à la structure sociale existante. C'est une "sculpture" qui révèle finalement la contrainte de l'individu, ou cette mémoire subversive que cachent les façades sociales et architecturales et leur fausse image d'intégrité. Ce que l'artiste a tenté de faire, et ce que les architectes modernes évitent par toutes sortes de stratagèmes, c'est de révéler au public les lois de la propriété et le processus général de la containérisation auquel est soumis l'espace urbain, et qu'en général la conception de l'architecte dissimule.
SOURCE : http://www.musicafalsa.com/article.php3?id_article=83